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Éducation et formation en Finlande

contexte particulier et influence du mouvement Freinet

jeudi 27 mai 2010, par Greg

Professeure des écoles, ayant assuré des formations à la pédagogie Freinet dans le Var, en Bulgarie et en Colombie, l’auteure promeut
un humanisme démocratique, coopératif et scientifique, et une éducation à la pensée complexe pour les finalités de l’éducation. Doctorante
en Sciences de l’éducation à Aix-Marseille I, sa thèse porte sur
« La coopération internationale dans la recherche-action, un autre moyen de concevoir et de mettre en œuvre la formation des enseignants ».

« Le terme “équité” fait partie du vocabulaire courant des études internationales en éducation : “est équitable un système qui produit le moins d’inégalités possibles entre individus et entre groupes d’individus”. » (Felouzis, 2008). Les résultats des enquêtes internationales d’évaluation font apparaître que la France présente un système éducatif inéquitable et peu efficace. La sélection en œuvre dans notre organisation scolaire est cachée par un discours officiel visant la réussite éducative pour tous. L’échec scolaire pèse dans la tête des élèves culpabilisés, et cette violence symbolique se traduit par des violences réelles. La différenciation des termes démocratie et république n’est jamais réellement travaillée dans le curriculum : ils sont utilisés à tort comme synonymes par la majorité des Français, ce qui les amène à ne pas comprendre les différences du système bipartite états-unien. Jules Ferry sert d’image emblématique, en réalité erronée, dans la construction d’un mythe républicain égalitariste basé sur un centralisme jacobin. Un des résultats médiatiques est l’appel de l’hebdomadaire Marianne France : la république en danger !, alors qu’en réalité, c’est la démocratie qui est en péril. L’étude du système éducatif finlandais apporte, sous la forme d’un négatif inversé, des éléments essentiels à la compréhension de la situation dans l’hexagone, en raison de son classement en 1re place, dans les enquêtes de l’OCDE, tant au point de vue de l’équité que de la qualité des apprentissages.
Les observations sont issues d’un séjour effectué en novembre 2008 à Helsinki et dans sa banlieue. Un premier séjour de deux semaines m’avait permis en 1990 de découvrir le sud du pays dans le cadre d’une Rencontre internationale des éducateurs Freinet (RIDEF), dont le thème était « Éducation et identité culturelle ». C’est à la suite de cet événement que le mouvement Freinet finlandais a trouvé une certaine audience auprès du ministère de l’Éducation.

Le mouvement Freinet finlandais

Le mouvement Freinet finlandais, Elämänkoulu, fondé en 1986, a joué un rôle déterminant dans les réformes éducatives qui ont permis au pays d’atteindre les meilleurs résultats dans l’enquête PISA1, plusieurs années consécutives. L’école Strömberg, à Helsinki, est le siège de l’association nationale École de vie (Elämänkoulu). Elle est présentée comme vitrine du système éducatif par le ministère de l’Éducation.

Le contexte culturel et économique, et le système éducatif

Cependant, les facteurs de cette réussite reposent également sur un contexte culturel et économique très différent de celui de la France : gratuité totale (repas, fournitures scolaires, enseignement de base), enseignement privé quasi inexistant, absence de ghettos sociaux dans les quartiers, enseignement religieux ou éthique obligatoire… La liberté pédagogique des enseignants est réelle, il n’y a pas d’inspecteurs pour les contrôler.
L’enseignement « de base » commence à l’âge de 7 ans. Les classes supérieures de l’école obligatoire commencent au 7 e niveau, à l’âge de 13 ans, avec des professeurs enseignant essentiellement une discipline (une dominante, et une deuxième un peu moins forte, comme littérature et linguistique), pour une durée de trois ans.
À la fin de la 9 e classe et de l’éducation de base, 5,5 % des élèves sortants continuent dans une éducation de base volontaire supplémentaire (2,5 %), en lycée (54,5 %) ou dans une éducation et formation professionnelle initiale (38,5 %).
L’ouverture sur le milieu, le respect de l’environnement, et l’importance avérée de l’apprentissage coopératif ont joué un rôle déterminant dans la réussite du système éducatif. La forme scolaire proposée par le système éducatif finlandais repose sur un enracinement de l’école dans son milieu : pas de clôtures, des locaux spacieux, confortables, un équipement technologique conséquent et des sorties dans l’environnement… L’ensemble représente une véritable prise en compte des besoins individuels au niveau des enseignants comme des élèves. L’importance attachée aux enseignements artistiques et technologiques permet de solliciter l’expression et de travailler sur le développement des « techniques de vie » transférables dans le quotidien des individus, aussi bien pendant leur enfance qu’à l’âge adulte. La responsabilisation et l’autonomie des élèves sont réelles : aucun surveillant n’est nécessaire pour les élèves à partir de l’âge de 13 ans.

La formation des enseignants

Parmi les candidats, seuls 10 % sont sélectionnés, d’après des tests et des entretiens pour cerner la motivation. La formation des enseignants correspond pour tous à un master, de la maternelle au lycée, et les professeurs « de matière(s) » (enseignement secondaire) sont évalués dans leur(s) discipline(s) – 35 ECTS- mais aussi en « sciences de l’éducation » et pédagogie – 25 ECTS. Il existe des établissements d’application, liés aux universités, même au niveau secondaire. Ils accueillent des élèves de 12 à 19 ans. Les futurs « professeurs de matières » peuvent faire leurs premières observations et animations pratiques de séquences sous la responsabilité d’enseignants formateurs, et avec l’observation de pairs suivie d’échanges. Une année de stage pratique est proposée à la suite du diplôme. Des « mini-salles des professeurs » rassemblent les stagiaires des différentes disciplines une fois par mois pour aborder des thèmes transversaux. L’ensemble constitue un processus de formation de très grande qualité.
Responsabilisation et accompagnement des enfants en difficultés
Il n’existe pas de surveillants, et l’accent est mis sur la responsabilisation. L’évaluation se veut avant tout formative, intégrant l’autoévaluation, jusqu’à la dernière année de l’école de base (9e année). Il n’y a pas de redoublement, de vrais moyens sont donnés en termes d’accompagnement, de repérage et de suivi des difficultés scolaires, de prise en charge du handicap.

La sélectivité commence à la fin de l’enseignement fondamental

Une prolongation d’une durée d’un an peut être demandée par les élèves ou les parents à la suite de l’enseignement fondamental (qui se termine à l’âge de 15 ans) pour ceux souhaitant poursuivre au niveau du lycée général, ou envisager certaines écoles professionnelles ou techniques, et ne pouvant y prétendre, en raison de leurs résultats scolaires. L’examen final, correspondant au baccalauréat, ne donne pas droit automatiquement à l’entrée en université : cette dernière est très sélective au départ. La pression de l’évaluation est importante à partir du lycée, c’est-à-dire après le moment où sont évalués les élèves dans les enquêtes PISA.

Une évolution néolibérale

Les élections de 2008 ont porté au pouvoir des néolibéraux. La crise passant également par là, des réductions importantes ont été apportées au budget d’accompagnement éducatif. Le changement radical entre l’enseignement fondamental, basé sur la coopération et l’individualisation des apprentissages, et les orientations éducatives ultérieures, fondées sur une sélection féroce, pourraient expliquer les deux massa­cres successifs de Jokela et Kauhajokki, en 2007 et 2008, mais seulement de manière partielle : d’autres aspects pourraient tenir un rôle important, tels la violence dans les jeux vidéo partagés des deux auteurs de ces crimes, et la vente libre des armes dans ce pays, classé n° 3 pour le nombre d’armes à feu par habitant.
L’exemple de ce pays fait apparaître le rôle important que le mouvement Freinet a joué dans l’évolution du système éducatif, même si le contexte, clairement différent de celui de la France, présente des conditions économiques et sociales différentes qu’il faut prendre en compte pour pondérer cet aspect.
Selon Jean-Pierre Pourtois et Huguette Desmet, la pédagogie Freinet et la pédagogie institutionnelle seraient les formes scolaires les plus efficientes permettant de développer la plus grande partie des douze besoins nécessaires à la construction d’une identité individuelle et sociale réflexive 2. La place de la démocratie à l’école est déterminante pour faire évoluer les représentations et fonctionnements sociaux, appelés par une volonté participative de plus en plus grande des citoyens français, et par la nécessité d’une profonde réflexion sur le contrat social nécessaire au vivre ensemble. Le nombre important de faits de violence nous rappelle l’importante d’une autre vision que celle du « tout sécuritaire ». ■

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