Accueil > Tous les numéros > N° 36 - La pédagogie contre le sexisme > Les lunettes violettes de la documentaliste

Les lunettes violettes de la documentaliste

mardi 1er octobre 2013, par Greg

Charlotte Artois est professeure-documentaliste en collège.
Elle travaille sur les discriminations sexistes au CDI et intervient régulièrement sur des projets
avec des classes, en littérature jeunesse, en réalisant des expos photos, etc.

Quels sont les comportements ou les interactions que tu observes, au sein du CDI ou dans l’ensemble de l’établissement qui te donnent particulièrement envie de réagir ?

Charlotte Artois – En Espagne il existe un livre qui s’appelle El diario violeta de Carlota (Lienas Gemma, El Aleph editores, 2007) qui raconte comment une petite fille ap­prend à chausser ses lunettes féministes (violettes) en regardant le monde au travers du prisme du genre. Je trouve que le concept de genre est très utile pour décrypter les situations sexistes. Au travail, je chausse mes lunettes et je remarque tellement de petites situations sexistes que parfois je voudrais bien les retirer !

Quand je les observe en autonomie, c’est comme si les élèves vivaient dans deux mondes différents, j’ai l’impression d’une frontière psychique (dans les comportements, par exemple le dénigrement de soi, les lectures et physique (la façon de parler, d’occuper l’espace, et l’attention de l’enseignant-e) et presque toujours au désavantage des filles ! Pour donner un exemple très concret, chaque CDI possède un coin agréable qui s’appelle le « coin lecture ». Eh bien, si je laisse faire, il est quasiment toujours « occupé » par les garçons. Soit ils s’imposent physiquement, soit les filles ayant intégré la « soumission » ne s’y installent même plus. Comme je t’avais déjà dit, ce qui me rend le plus triste, c’est de voir certaines filles « disparaître » entre la 6 e et la 3 e. En 6 e, je les trouve plus vives, et puis, elles se transforment, comme si elles s’observaient constamment pour savoir comment se déplacer, comment réagir, et aussi comme si elles avaient peur de tout. Je pense que c’est flagrant en EPS ou lors des sorties scolaires. En fait, c’est dur à dire, mais je les trouve moins vivantes !

Bien sûr, il y a des exceptions, des garçons timides et effacés et des filles impertinentes et chahuteuses. Mais alors que les premiers sont facilement acceptés par les enseignant-e-s et les filles, les secondes sont sans cesse dans la surenchère pour garder leur place dans le groupe des pairs et sont la bête noire des professeur-e-s.
Je crois que les adultes à l’intérieur de l’établissement ont un rôle majeur à jouer pour enrayer la domination masculine. Mais, pour cela, il faudrait déjà qu’ils acceptent son existence ! Or, à la question : qu’est-ce qui me fait réagir, je dirais qu’une de mes réactions est la colère quand je suis témoin de comportements sexistes de la part des adultes. Des remarques en salle des profs sur la tenue des adolescentes (trop couvertes ou pas assez), leur comportement envers les garçons (trop bagarreuses ou pas assez) et leur travail (trop sérieuses pour être brillantes, gentilles mais limitées).

Mais aussi des remarques sur les projets que je mène : lors d’une séance sur l’orientation, j’ai vu un enseignant répéter trois fois « alors qui remplit la fiche mécanicien ? Personne, ok, bon bah, on verra ça plus tard ». Alors qu’il y avait une élève qui levait le doigt devant lui. Il ne l’avait tout bonnement pas remarquée. J’ajoute qu’il travaillait avec un groupe de 10 élèves ! Des exemples de ce type, toutes celles (et tous ceux) qui savent débusquer des situations sexistes en ont des tas à raconter.

D’un certain côté, je dirais que c’est très grave mais que ce n’est pas ce qui compte le plus dans la domination. C’est un peu grossier, anecdotique justement.

Les ressorts les plus puissants du sexisme sont les moins visibles
Le sexisme moins visible, celui dont nous sommes tou-te-s vecteurs me semble le plus dangereux. Dans nos pratiques, interroger (sans le savoir) le plus souvent des garçons, voir les filles faire systématiquement la prise de notes et la mise en page lorsqu’elles sont en groupe mixte, leur demander sans cesse d’aider les autres, les considérer comme un groupe (« bon, les filles, on se calme ») alors que les garçons sont individualisés (et plus souvent appelés par leur prénom), valoriser leur beauté et leur coquetterie (« tu es bien jolie aujourd’hui »), les « oublier » lorsqu’il s’agit d’accomplir des tâches physiques ou technologiques (les garçons, y en un pour m’aider à déplacer les tables, porter les livres, bidouiller un ordinateur ?), voilà tout un « tas » de petits comportements qui différencient les filles des garçons. Ils font comprendre implicitement à celles-ci qu’elles sont moins intéressantes, actives, qu’elles sont au service et qu’elles doivent prendre soin des autres, qu’elles sont moins fortes et moins débrouillardes, qu’elles doivent séduire et être douces 1. Ce genre de petites discriminations est tellement fréquent (on en fait tou-te-s) qu’elles passent inaperçues !

Ajoute à ça les médias, le marketing, l’éducation des parents, et on comprend mieux pourquoi filles et garçons n’ont pas les mêmes parcours. Et surtout pourquoi celui des filles sera plus difficile ! Je crois que lorsqu’on dénonce les différenciations des filles et des garçons, il ne faut pas oublier de la raccrocher à la domination sociale : plus grande précarité professionnelle des femmes (majoritaires dans les temps partiels, chômage, salaires moins importants), double journée (travail et 80 % des tâches ménagères), victimes de violences masculines (viols, maltraitances conjugales…), le constat n’est pas glorieux. Et si on ne fait pas ce constat, et si on ne prend pas sa part de responsabilité en tant qu’enseignant, on ne retiendra qu’une seule chose : ­l’échec des garçons à l’école !


Quels outils mobilises-tu pour sensibiliser les jeunes et les adultes à la notion de sexisme ?

Je pense que travailler sur les stéréotypes dans la littérature jeunesse, faire des projets contre les discriminations avec les élèves est nécessaire. J’essaie de faire au moins un gros projet par an sur les discriminations sexistes : exposition photo avec la méthode de « l’inversion » (mettre les garçons dans le rôle des filles pour dénoncer les publicités sexistes), méthode du blason en non-mixité (chacun dessine sa vision des filles/des garçons/des relations filles-garçons) s’ensuit une discussion en groupe non-mixte puis un débat en classe entière), demande de formation au PAF pour les collègues… Cette année, avec une classe de cinquième, nous sommes en train d’écrire un journal sur les discriminations sexistes au collège. Tous ces projets permettent de sensibiliser, de faire réfléchir toute la communauté éducative, cela permet de « dire » le monde et c’est important, mais dénoncer ne suffit pas. « Il ne s’agit plus de connaître le monde mais de le transformer. » (Marx)

Et la seule chose que je suis sûre d’être capable de transformer : c’est moi ! J’essaie d’analyser mes pratiques en lisant, en échangeant avec d’autres, en étant vigilante à ce qui se passe dans mes cours, au CDI, dans mes rapports avec les enfants et les adultes. J’expérimente des façons de travailler, des fois c’est catastrophique ou les effets sont contraires à mes attentes ou insuffisants.

Par exemple pour le coin lecture, j’ai testé différentes choses, la réaction « épidermique » et explicitée : « Les garçons sont obligés de laisser la place aux filles car ils courent vers le coin lecture, intimident et bousculent et ce n’est pas normal. » Mais j’avais l’impression de renforcer les préjugés : fille = faible, garçon = fort et ça ne me convenait pas. Alors j’ai mis en place un coin lecture tournant : tou-te-s ceux-celles qui souhaitent s’y installer s’inscrivent et on divise le temps pour que chacun-e puisse en profiter. C’était très prenant : parfois, je passais l’heure à organiser et ça ne fonctionnait qu’avec les 6 e et les 5 e. Les filles, à partir de la 4 e, se sacrifiaient en laissant la place. Maintenant, je demande le calme aux élèves avant d’entrer au CDI, ceux ou celles qui le sont entrent en priorité, ce qui leur laisse le temps de s’installer dans le coin. Les caïds qui voudraient faire de l’intimidation ne le peuvent plus et s’ils-elles essaient, je ne les laisse pas faire. Mais je ne suis pas encore satisfaite. En classe, j’essaie d’interroger en alternance une fille/un garçon, ou au moins je laisse passer une seconde avant de donner la parole (les études montrent que la spontanéité et la gestion d’un groupe où les élèves chahuteurs, souvent des garçons qui attirent toute l’attention des enseignant-e-s, désavantage les filles).

Et quelles sont les réactions ?

Elles sont variées. Lors des projets, en général, les élèves s’emparent du sujet avec enthousiasme. Ils-elles aiment bien qu’on leur laisse la parole, qu’on leur demande de réfléchir et d’argumenter. Les filles sont souvent combatives et saisissent l’occasion pour dénoncer les situations sexistes. Les garçons ont l’intelligence de « laisser la place » et parfois soutiennent leurs camarades. D’ailleurs je préfère prévenir les collègues qui nous lisent : si vous mettez en place un projet autour du sexisme avec vos élèves, soyez prêt à réagir à vos découvertes. La parole se libère. J’ai appris des choses (que j’aurais peut-être préféré ignorer) sur les pratiques pédagogiques de certains collègues. Ces projets nous ont aussi permis de repérer des situations où des filles du collège étaient victimes d’agressions sexuelles et de harcèlement.

Si les réactions sont aussi positives c’est peut-être que mes élèves sont jeunes et que j’ai de bonnes relations avec eux-elles : ils-elles ne veulent pas me vexer. N’oublions pas aussi qu’ils-elles habitent en Seine-Saint-Denis : la question des discriminations leur parle à tou-te-s ! J’avais fait un projet avec des élèves de seconde dans un lycée prestigieux à Metz lorsque j’étais stagiaire et les garçons avaient été beaucoup plus agressifs et méprisants. Mais comme je l’ai dit j’étais stagiaire, inexpérimentée, peut-être que ça n’arriverait pas aujourd’hui.

Quand je ne suis pas en situation de classe, mais au CDI et que je pointe des situations quotidiennes sexistes : les filles sont ravies et en profitent pour remballer les garçons, ceux-ci sont soient penauds, le plus souvent vexés. J’ai rarement eu des élèves qui déclaraient les filles inférieures et le sexisme normal. Mais c’est quand même arrivé. Dans ces cas-là, si c’est un garçon qui parle, je refuse de lui répondre. J’explique que je n’ai pas d’énergie à perdre avec des propos pareils et je me concentre sur les autres. Si c’est une fille, là, je prends le temps de débattre et d’essayer de la convaincre, je la fais parler de ses expériences…

En ce qui concerne les adultes, ce n’est pas toujours facile. Je me suis déjà fait traiter d’ « anti-mecs » parce que je faisais remarquer qu’il n’y avait que des femmes pour prendre en charge « l’amicale » du collège et que cela me paraissait bizarre que ce soit toujours à nous d’assumer la convivialité en salle des profs en préparant des repas ou en achetant les cadeaux pour les départs… Une autre fois, nous avions monté un réseau de résistance poétique (lors du printemps des poètes) avec une classe qui avait choisi comme raison de résister : les discriminations. Ils-elles avaient créé des tracts et des affiches, qu’ils-elles avaient affichés dans tous les couloirs. Un prof a décollé plusieurs affiches contre le sexisme (et pas les autres), en déclarant que l’école devait rester neutre ! Face à la réaction des collègues (majoritairement solidaires), il a justifié son acte par l’humour… Il faut dire que les hommes ont toujours beaucoup d’ « humour » lorsqu’il s’agit des femmes et du sexisme !

Ceci dit, nous étions nombreux-ses à participer à la formation du PAF, à débattre et à vouloir monter des projets. L’investissement de certain-e-s collègues et le soutien d’une majorité ont ­permis qu’une dynamique se crée dans l’établissement. C’est déjà beaucoup ! ■

Propos recueillis par
Élise Requilé, N’autre école.

1. Duru-Bellat, Marie, L’École des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux ?, L’Harmattan, 2004, 276 p.