Accueil > La revue > Les dossiers de N’Autre école > Les entretiens > De la section syndicale au collectif « Orsay en lutte »

De la section syndicale au collectif « Orsay en lutte »

entretien avec la section CNT de la fac d’Orsay

dimanche 28 mars 2010, par Greg

Retour sur une année de lutte en fac : une expérience locale qui donne à penser sur le thème « comment s’organiser efficacement ».

Pouvez-vous retracer en quelques mots la vie de la section et son développement ces dernières années ?

La CNT existe depuis longtemps sur la fac d’Orsay et est restée longtemps composée d’ITA (personnel technique du CNRS) avec épisodiquement la présence d’étudiants. Notre travail syndical consistait essentiellement dans l’accompagnement des travailleurs en difficulté dans les laboratoires où nous étions présents.
Une lutte importante a été menée lors de la mise en place des 35 heures au sein d’un collectif regroupant des personnels. Cela a permis une reconnaissance de facto des militants CNT.
Ces dernières années, l’arrivée progressive d’enseignants-chercheurs, a permis d’élargir notre champ d’intervention. Contrairement à la plupart des autres sections universitaires, nos adhérents, un peu plus d’une dizaine, sont presque tous des salariés permanents (CNRS et Université).

La section a fait le choix ces dernières années d’intervenir dans un cadre plus large qu’une expression de section syndicale. Pouvez-vous expliquer ce choix ?

Il y a quelques années notre problématique était de nous faire reconnaître comme un syndicat à part entière et non comme un énième groupuscule gauchiste, image entretenue par les autres organisations syndicales et par les cortèges CNT lors des manifestations parisiennes. Nous avons donc participé à l’intersyndicale du campus. Ensuite, au cours des luttes des années suivantes, nous avons fait le choix de nous investir complètement dans la création d’un collectif unitaire de lutte.
La lutte contre le CPE en 2006, à laquelle nous avons apporté un fort soutien logistique (organisation des AG, service d’ordre des manifestations), nous a permis de créer des liens avec d’autres militants. Ces liens se sont encore renforcés lors de la lutte contre la mise en place de la LRU en 2007, pendant laquelle nous avons impulsé la création du collectif « Orsay en lutte » avec un site Web et une liste de diffusion qui comportait une centaine d’inscrits étudiants et personnels en 2007. Quand la lutte s’est terminée, nous avons maintenu ce lien, nous l’avons même « porté », alors que d’autres souhaitaient la disparition du collectif. Il a ensuite servi épisodiquement, principalement pour la défense d’étudiants sans-papiers, ainsi que pour la circulation de l’information concernant le projet du plan Campus (visant à créer un pôle de compétitivité public-privé en déménageant la fac sur le plateau de Saclay) ainsi que la venue de Sarkozy qui s’était invité à la fête organisée en l’honneur d’Albert Fert à l’occasion de son prix Nobel. C’est véritablement à cette dernière occasion que nous avons perçu la force de cet outil, capable de rassembler en un temps très court une manifestation conséquente sur une fac sans habitude militante.
Ces différentes luttes ont permis de souder un groupe de militants appartenant principalement à la CNT et à ce qui allait devenir le NPA.
En début d’année universitaire 2008-2009, la section a pris l’initiative d’organiser des réunions d’information sur la réforme du statut des enseignants-chercheurs, d’abord au sein du département de physique, puis sur l’ensemble de la fac d’Orsay (sciences et STAPS, « sciences et techniques des activités physiques et sportives »). Face à l’affluence, « Orsay en lutte » a convoqué, début février, une assemblée générale de tous les personnels et étudiants qui a été un succès avec plus de 500 personnes. À l’échelle d’Orsay une mobilisation de cette ampleur remonte à mai 1968. Dès la première assemblée générale, « Orsay en lutte » avec son fonctionnement horizontal est apparu à tous comme représentant naturellement l’assemblée générale. Nous avons mis en place des commissions de travail (comité de grève, comité actions, commissions de la maternelle à l’université, etc.) ouvertes à tous les volontaires. Les participants se sont approprié ainsi le collectif. Nous avons ensuite tenu un rythme soutenu avec de très nombreuses actions, des AG toutes les semaines pendant plus de deux mois. Les AG ont rassemblé 700 personnes au plus fort de la mobilisation alors que le cortège d’Orsay dans les manifs comptait régulièrement 2 500 universitaires – personnels et étudiants –, avec une grosse ambiance et une visibilité apportée par les nombreux autocollants, banderoles, etc. imprimés avec l’appui de la CNT 91 qui compte un imprimeur parmi ses adhérents.
Un aspect intéressant est que pour la première fois nous avions réussi à avoir personnels et étudiants dans un même collectif et dans une même AG. Cette dynamique unitaire a prévalu durant tout le mouvement sur le campus et est, d’après nous, intimement liée à la structure du collectif « Orsay en lutte » tel que nous l’avions impulsé en section. Il est apparu normal de faire partie de la coordination nationale des universités, à laquelle nous avons participé en envoyant systématiquement une délégation. Nous y avons toujours défendu des positions d’unification des luttes à travers nos motions et par la composition de notre délégation qui regroupait toutes les catégories.
Pendant la lutte, la section s’est totalement investie dans « Orsay en lutte » en veillant à lui garder sa dimension autogérée. Nous avons également essayé de favoriser la rotation des mandats, mais avec un succès mitigé. La section était suffisamment nombreuse pour participer activement à toutes les commissions mises en place, même si certaines se sont assez vite essoufflées.
Aujourd’hui la lutte est retombée. Mais lors de la dernière AG, qui regroupait la cinquantaine de militants les plus actifs du mouvement, un débat très instructif sur le rôle des syndicats et du collectif a eu lieu. Le choix a été plébiscité de continuer « Orsay en lutte » dans la durée. Pour nous, c’est une formidable victoire de voir que l’outil de lutte autogéré que nous avons toujours poussé a été adopté à la quasi-unanimité. La liste de diffusion du collectif compte maintenant 500 inscrits (ITA, étudiants, chercheurs et enseignants-chercheurs) et des liens forts se sont créés entre des gens très différents.
Pour la section CNT, qui s’est bien renforcée, se pose maintenant la question de l’articulation entre travail de section et celui d’un collectif parasyndical.

Pouvez-vous raconter comment la section et « Orsay en lutte » ont réussi à ne pas rester uniquement sur les revendications des chercheurs et des enseignants-chercheurs ?

Nous sommes le seul syndicat à regrouper dans une même section personnels enseignants, chercheurs, techniques et étudiants. Il est donc naturel pour nous d’avoir des positions qui dépassent le corporatisme. « Orsay en lutte », de par sa composition intercatégorielle, a naturellement adopté des positions concernant les enseignants-chercheurs, les doctorants, la mastérisation, la LRU. Nous avons tout aussi naturellement participé à la Coordination nationale des universités en envoyant systématiquement une délégation « mixte » avec des représentants de l’ensemble des personnels et des étudiants avec pour mandat de défendre cette représentation de toutes les catégories de l’université et de la recherche.

Vous avez, au sein d’Orsay en lutte, milité et eu des actions qui ne sont pas dans les habitudes de la CNT, les apparitions colorées (ballons), les cours hors les murs, qu’en pensez-vous ?

À partir du moment où nous sommes complètement impliqués dans un collectif au fonctionnement autogéré, si le collectif décide une action nous l’acceptons. Nous avons pas mal travaillé sur la visibilité avec une couleur pour nous identifier (orange). Nous avons édité des autocollants en masse (plus de 15 000), des banderoles, puis une copine a pris l’initiative de commander des ballons orange avec nos slogans. Le succès a été immédiat. Des techniciens d’un labo ont gonflé les ballons à l’hélium.
Quand un cadre ouvert est mis en place, les initiatives se multiplient et le travail du collectif est d’arriver à faire circuler l’information et à créer un espace de discussion et de prise de décisions collectif.


Orsay en lutte a impulsé un élargissement des luttes au sein d’un Collectif Bures-Orsay-Les Ulis « de la maternelle à l’université » qui a réussi à faire se rencontrer des enseignants du primaire, du secondaire et des parents d’élèves. Qu’en pensez-vous, comment l’analysez-vous ?

Malgré de multiples tentatives et l’action très volontariste de certains militants, la jonction n’a pas eu lieu ou est restée très localisée (Gif et Les Ulis), la FSU du secondaire s’étant clairement opposée à une jonction. Autre regret peut-être : nous sommes restés un peu en retrait dans la proposition de modes d’action directe, certainement pour préserver l’unité du mouvement composé de gens très divers, alors qu’on aurait dû lancer des mots d’ordre d’actions d’occupation ou de blocage plus forts. Au niveau national, on retrouve cette volonté de s’opposer, mais sans trop déranger, qui a conduit au final à un long mouvement sans victoire… ■

Section université d’Orsay (CNT éducation 91)

Orsay en lutte : le point de vue d’un étudiant cénétiste

Peux-tu nous donner ton point de vue sur Orsay en lutte ?

Alexis (étudiant, CNT Orsay) – Le collectif Orsay en lutte n’est pas à proprement parler une initiative de la CNT-Orsay, même si on y est pour beaucoup. C’est à la base le nom de la liste de discussion et du site créé pour l’ensemble des mobiliséEs contre la LRU à l’automne 2007. Le fait que ces structures assez souples aient duré jusqu’au mouvement de l’année 2008-2009, tient cependant de notre volonté. Une bonne partie des personnels et étudiantEs mobiliséEs se sont appropriés ces outils. Le but de ce collectif est donc plus de refléter les AG, et les actions communes. Je ne sais pas si « on » associe la section CNT spécialement à Orsay en lutte, en tout cas je n’ai jamais entendu quelqu’un parler de « Orsay en lutte, le truc de la CNT ». Tout le monde semble se sentir libre de poster sur la liste, parfois ça va loin : tracts de partis politiques réformistes, défense de la naturothérapie. Le gros point positif de ce mode d’organisation est qu’il permet d’éviter de passer par la case obligatoire « syndicale » pour mobiliser, appeler à une AG. Même si les tribunes des AG sont pour la quasi-totalité du temps (hélas) animées par des militantEs syndicalistes (plus par manque de volontaires non syndiquéEs), on a des AG très ouvertes qui ne ressemblent pas à une énième réunion entre centrales. Tout comme les associations Sauvons la Recherche et Sauvons l’Université (l’aspect corporatiste et petits chefs en moins), Orsay en lutte permet de mobiliser largement chez les non-syndiquéEs, étudiantEs personnels et profs. Et cela n’empêche pas les AG d’adopter des positions sûrement plus combatives qu’une intersyndicale qui s’auto-ramollirait. Même sans étiquette anarcho-syndicaliste, les positions et modalités d’actions qui émanent de ce collectif correspondent aux objectifs de la section CNT-Orsay. Nous nous y retrouvons complètement. Et pour la section, ce fut aussi une bonne manière d’apparaître, de nous faire connaître comme militantEs sincères, ouvertEs et actif-ves… et d’avoir des adhérentEs supplémentaires. Pour ma part, arrivé à Orsay en septembre 2007, j’avais déjà une sympathie certaine pour la CNT et un contact semi-informel avec la section. Mais c’est après l’expérience « Orsay en lutte saison 1 » (mouvement anti-LRU) que j’ai eu une envie plus concrète de m’encarter.

Si j’ai bien compris, les étudiants n’ont pas été au centre des luttes à Orsay ?

Alexis – Sur Orsay, les étudiants n’ont pas été le moteur de la mobilisation, la nature « scientifique » de la fac y est sûrement pour beaucoup, il n’y a pas de culture militante ancrée chez les étudiants : peu de présence politique, l’Unef y est inexistante, l’individualisme puissant. Même si les STAPS ont été particulièrement actifs dans l’animation des cortèges, le mouvement, notamment au niveau des AG était beaucoup plus mené par les enseignants-chercheurs. Cependant il n’y a pas eu de volonté de clivage, voire un mépris de la part des profs, comme ça s’est senti dans d’autres facs. La volonté a toujours été d’agir ensemble. L’abrogation de la LRU et non celle du simple décret Enseignant-Chercheur est vite devenue une revendication évidente.